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Curiosités solaires intérieures,
quand le Soleil a rendez-vous avec ...
© Paul Gagnaire
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Le Soleil dans les églises

Certaines églises sont le théâtre de phénomènes lumineux liés à la marche apparente du Soleil, tout au long des jours et des années. Le visiteur qui constate leur réalité va s'interroger sur leur origine instrumentale, leur interprétation astronomique et l'intention supposée des bâtisseurs, lors de l'agencement des structures qui les font apparaître.

Il se gardera de pressentir de l'ésotérisme partout et de voir partout à l'œuvre la main des druides, des templiers ou des kabbalistes, pour diriger verriers et maçons. Certes, parfois, c'est délibérément que la manifestation de symboles religieux a été recherchée par l'utilisation des enseignements de la gnomonique, mais, souvent aussi, la gnomonique a été mise en scène pour elle-même.

Aussi, l'homme de foi, tout comme l'homme de bonne foi seulement, dira-t-il plus volontiers « qu'il croit voir » plutôt que d'affirmer « qu'il sait ». Pour cela, le but de ces pages ne se situe pas au delà de la présentation de quelques cas de figures bien connus, accompagnée de modestes commentaires.


L' ORIGINE INSTRUMENTALE

1 - un oculus a été percé dans la toiture ou la coupole de l'église pour laisser filtrer les rayons du Soleil. C'est l'agencement qu'on trouve dans la plupart des grandes méridiennes italiennes ou françaises telles que celles de :
- l'église Santa Maria del Fiore, à Florence, avec un oculus placé à 90 mètres de hauteur
- l'église San Petronio, à Bologne avec un oculus placé à 25 mètres de hauteur (3)
- le Shine of Remembrance à Melbourne (tous les 11 novembre à 11 heures : onzième heure du onzième jour du onzième mois, date de l'Armistice de 1918)

2 - un oculus percé dans un mur latéral comme à la Torre dei Venti, au Vatican. (4)

3 - un oculus percé dans une verrière comme à l'église Saint-Sulpice, à Paris, 26 mètres au dessus du sol. (5)

4 - une zone plus ou moins vaste d'un vitrail, dont les formes et les couleurs seront projetées par le Soleil sur un élément intérieur de l'église, comme en la cathédrale de Strasbourg (vitrail de Juda) ou en la cathédrale de Chartres (la rose Ouest sur le labyrinthe.) (6) Un tel dispositif n'a rien à voir avec les cadrans solaires tracés sur des vitraux et qui se lisent de l'intérieur de l'église.

5 - la totalité du vitrail dont les formes et les couleurs sont projetées sur le sol, comme le « chemin de lumière » dans la basilique de Vézelay.(7)

6 - une combinaison d'oculus et de fente dans une porte, comme en la cathédrale de Strasbourg (8)

7 - un objet vertical, comme un jambage de porte, qui, tous les jours, à midi, couchera son ombre sur le sol, le long du méridien local. (D'où, peut-être, le proverbe : « chacun voit midi à sa porte ».)

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L'INTERPRÉTATION ASTRONOMIQUE

1 - La tache de lumière produite par le rayon de Soleil, à travers l'oculus, tombe tous les jours, à midi solaire local, sur une ligne tracée sur le sol ou sur un mur, qui matérialise le méridien local.
Il s'agit, à l'évidence d'une méridienne, normalement simple instrument astronomique. On peut placer, le long de cette ligne, des repères pour des dates remarquables, telles que les jours des mois où le Soleil change de signe dans le zodiaque , ou bien des dates de fêtes fixes, c'est à dire qui ne dépendent pas de la date de Pâques. A tout le moins, on bornera la ligne par les points extrêmes des solstices et on la fractionnera par les points lumineux atteints les jours d'équinoxes. Il n'est pas difficile, non plus, d'y porter tous les dix jours, par exemple, la hauteur méridienne du Soleil ou la durée des jours et des nuits.
L'interprétation astronomique est simple : il suffit de déterminer l'azimut Sud et de le tracer. Il sera activé tous les jours lorsque le Soleil passera au sud, à midi vrai local. Les informations calendaires s'obtiennent en calculant les déclinaisons appropriées du Soleil.

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2 - Si, comme il est à peu près inévitable, la tache de lumière se forme sur le sol ou le mur, avant midi et n'en disparaît qu'après midi, il est possible d'inscrire d'autres repères liés à d'autres positions azimutale du Soleil, le matin ou le soir. On peut même choisir des repères horaires mais cela implique de calculer un cadran horaire virtuel, ce qui ne soulève, cependant, pas de difficultés.

3 - Un cas de figure particulièrement intéressant est celui où la tache de lumière se pose sur un endroit précis de l'église, un jour précis et à une heure précise. L'obtention de ce phénomène requiert un peu plus de calculs. Dans cet ordre d'idées il a été rapporté que des oculi d'églises romanes illuminaient ainsi le tombeau de saints personnages enterrés dans l'église, le jour de leur mort. On connaît aussi le cas de la cathédrale de Chartres où le motif central de la rose Ouest se projette sur le fleuron central du labyrinthe vers le 15 août, en calendrier julien.
On connaît aussi plusieurs « clous de la Saint-Jean », sertis dans le pavement d'églises, que le Soleil vient éclairer à midi le jour du solstice d'été. A Saint-Antoine en Dauphiné un tel clou est éclairé le jour de la Saint-Martin (11 novembre) en calendrier grégorien : c'était le jour du paiement des fermages. A Chartres, encore, il existe un tel clou qui attire les visiteurs mais il date probablement du XVIIIème siècle ! (11)
Ici, le processus astronomique exigera un peu plus de recherches. D'abord il faut déterminer si le constructeur a opéré en calendrier julien ou en calendrier grégorien ; puis il faut déterminer la déclinaison du Soleil, à la date choisie et sa hauteur à l'heure choisie. Autrement dit il s'agit de convertir des coordonnées horizontales (hauteur et azimut) en coordonnées équatoriales (déclinaison et angle horaire). Mais on reste encore dans de la gnomonique élémentaire. Voir le Shine of Remembrance de Melbourne.

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4 - L'ombre d'un objet est projetée en un point précis de l'église tel jour à telle heure. C'est le cas d'une colombe, suspendue au dessus du tabernacle de l'abbatiale de Saint-Antoine en Dauphiné, dont le Soleil, passant par un vitrail du porche Ouest, inscrit l'ombre exactement dans un triangle équilatéral bouchardé sur une pierre du chœur, le 6 août grégorien, fête de la Transfiguration et le 9 mai grégorien, fête de saint Pacôme. (10)
Là encore, il a fallu installer la colombe et le triangle de pierre bouchardée en calculant des distances compatibles avec les dates exigées et l'élévation du vitrail.


5 - Une zone limitée d'un vitrail est projetée par le Soleil sur un objet de l'intérieur de l'église, certains jours et à certaines heures. C'est le cas du fameux Juda vert de la cathédrale de Strasbourg, bien souvent filmé et présenté à la TV : à midi, les jours d'équinoxes, un vitrail colore ainsi en vert la statue d'un Christ en croix. Ici, le problème astronomique est du même genre que ci-dessus.

6- Ce sont plusieurs vitraux qui projettent la totalité de leurs surface, en taches lumineuses, sur le sol ou les murs de l'église. Dans la basilique Sainte-Madeleine, à Vézelay, on peut ainsi assister à l'apparition du fameux « chemin de lumière » : le jour du solstice d'été et les 5 ou 6 jours qui l'encadrent, un peu avant midi solaire, les vitraux du mur Sud se projettent exactement le long de l'allée centrale de la nef, sous forme de grosses taches circulaires qui semblent inviter le fidèle à les suivre, tels des « pas chinois », du narthex jusqu'au chœur.
Paradoxalement, ici le problème astronomique est d'une extrême simplicité : l'orientation de la basilique étant donnée, seule est à calculer la hauteur des vitraux pour que, le jour du solstice d'été, le Soleil en projette l'image le long de la nef, sans exigence d'heure ! Avec la hauteur et l'azimut du Soleil (qui doit être perpendiculaire au mur Sud) on traite la question.

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LA RECHERCHE DES INTENTIONS

S'interroger sur les intentions des constructeurs de l'appareil gnomonique qui introduit le Soleil dans les églises, n'est pas démarche oiseuse car cela permet parfois de valider ou d'infirmer certaines hypothèses rattachant à cet appareillage des finalités qui ne s'avèrent pas sans examen critique. Le visiteur peut se trouver devant diverses situations :

1 - Il n'a pas existé d'intention. Par exemple le trou dans le vitrail est purement accidentel ; aussi un rayon de Soleil ne suffit pas, à lui seul, à établir la réalité d'une intention. Encore faut-il que, sur le sol ou sur les murs, des repères chronologiques aient été inscrits ou, tout au moins, que le visiteur attentif puisse les reconstituer s'ils ont disparu.

2 - L'intention existe mais n'est pas contemporaine de l'érection du sanctuaire. Ainsi, si le clou de la Saint-Jean, à Chartres, date du XIIIème siècle ce n'est pas la même chose que s'il a été scellé dans le pavement, au XVIIIème siècle par un chanoine féru d'astronomie. De même, si le phénomène du Juda vert, dans la cathédrale de Strasbourg, n'est dû qu'à une réparation du vitrail, dans la zone de la chaussure gauche du personnage, avec du verre de basse qualité, après la Seconde Guerre Mondiale, on ne pourra plus parler de toute la symbolique attachée traditionnellement à la couleur verte ni de la filiation de Jésus avec son ancêtre Juda, fils de Jacob et l'un des chefs des douze tribus d'Israël.
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3 - L'intention existe et elle est indubitablement astronomique. Ainsi en va-t-il pour toutes ces grandes méridiennes des églises de France et d'Italie. Souvent commandées par des papes tourmentés par la date de Pâques et la réforme du calendrier, elles servaient prioritairement à calculer avec le plus de précision possible, grâce à leurs dimensions hors du commun, la latitude du lieu, l'obliquité de l'écliptique et l'instant de l'équinoxe vernal. On peut parler d'intention première.

4 - L'intention existe mais elle est secondaire. Il est clair qu'orienter l'axe majeur d'une église (intention première) va, par contrecoup, orienter tous les autres axes ; un axe Ouest-Est va faire édifier le mur de droite face au Sud.

5 - L'intention existe et elle est indubitablement religieuse. Aussi, serons-nous plus émus devant une tache de lumière qui, dans une pauvre chapelle de campagne, vient, au midi du 15 août, se poser sur les pieds de la Vierge, la mulier amicta sole de l'Apocalypse (XII,1-2), que par toutes ces grandes machineries gnomoniques qui n'utilisent les églises qu'en raison de leur vastité (Littré n'aime pas la vastitude) et de leur élévation dans le ciel.


CURIOSITÉS SOLAIRES INTÉRIEURES

- "Juda vert" de la cathédrale de Strasbourg (67)
- "Clou de la Saint-Jean" à Chartres (28)
- "Chemin de lumière " dans la basilique de Vézelay (89)
- Basilique "Saints-Pierre-et-Paul" à Saint-Hubert (BE)
- "Chœur ensoleillé" dans l'abbatiale de Saint-Antoine en Dauphiné (38)
- Abou-Simbel (Egypte)
- Eglise "Saint-Laurent" à Arvieux (05)
- Eglise "Saint-Romain" à Molines-en-Queyras (05)
- Clou de la Saint-Martin à Saint-Antoine en Dauphiné (38)
- Colombe, suspendue à Saint-Antoine en Dauphiné (38)
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Autres curiosités solaires 

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Lever et coucher de soleil
sous l'Arc de Triomphe

Photo Claude Garino - coucher de soleil 5 mai 2017


NOTES APPELÉES DANS LE TEXTE - BIBLIOGRAPHIE ÉLÉMENTAIRE

(1) Ce titre est inspiré de l'ouvrage magistral consacré aux grandes méridiennes des églises italiennes :
John .L. HEILBRONN
The sun in the church (cathedrals as solar observatories)
Ed. Harvard University Press: 1999
Traduit en français sous le titre: Astronomie et églises
Ed. Belin (Pour la Science) 2003

(2) Nous nous permettons de renvoyer, pour toutes les considérations gnomoniques, à l'ensemble de cette étude et plus particulièrement aux « Eléments de Gnomonique religieuse et recherche de ses manifestations éventuelles dans quelques sanctuaires de la France médiévale », dans cette 11ème partie, chapitre 5.

(3) Sur les grandes méridiennes italiennes et françaises lire :
Amiral Girolamo FANTONI
Orologi solari
Ed. Technimedia . Rome 1988 pp. 228 / 245

Giovanni PALTRINIERI
Meridiane e Orologi solari d'Italia
Ed. L'Artiere edizionitalia . Bologne 1997. pp. 35 / 64

Georges CAMUS et Andrée GOTTELAND
Cadrans solaires de Paris
Ed. CNRS . Paris 1993 pp. 70 ; 100 / 106 ; 148 / 155.

Andrée GOTTELAND
Les Méridiennes du monde
Ed. du Manuscrit 2008

(4) Voir Giovanni PALTRINIERI op. cit.

(5) Voir CAMUS et GOTTELAND op. cit.

(6) Pour tout ce qui concerne la cathédrale de Chartres on pourra se reporter à :
André TRINTIGNAC
Découvrir Notre-Dame de Chartres
Ed. Cerf. Paris 1988 et singulièrement les pages 140 / 142 pour la rose dans le labyrinthe

Il est parfaitement inutile de lire le livre de Jacques Attali
Chemins de sagesse – Traité du labyrinthe
Ed. Fayard 1996

(7) Sur Vézelay les références éditoriales sont innombrables. Nous en retenons deux :
Raymond OURSEL
Lumières de Vézelay
Ed. Zodiaque 1993

Hugues DELAUTRE et Jacqueline GREAL
Vézelay, basilique Sainte-Madeleine (guide et plans)
Editions franciscaines 2001.

(8) C'est là un cas unique. Il est rapporté par René R.J. ROHR
Les Cadrans solaires anciens d'Alsace
Ed. Alsatia. Colmar 1971 pp. 225 / 227

(9) Une approche excellente et très simple de la Gnomonique se trouvera chez:
Denis SAVOIE Les Cadrans solaires
Ed. Belin (collection : Pour la Science) 2003

Mais, si l'on veut aller plus loin, le même auteur a publié un ouvrage de référence :
Denis SAVOIE
La Gnomonique
Ed. Les Belles Lettres . Paris 2001 (réédition attendue en 2007)

(10) Paul GAGNAIRE

(11) Chanoine Yves DELAPORTE
In Revue Notre-Dame de Chartres N° 8 de septembre 1971